Dr Jaballah : « Rappeler le dogme, respecter la liberté »

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Qu’est ce que l’UOIF ?

 

Il s’agit d’une fédération fondée en 1983, qui rassemble des associations musulmanes réparties un peu partout sur le territoire français. Elle représente un courant de pensée que nous appelons l’islam réformiste, par lequel nous essayons de promouvoir une certaine vision de modération, ce qui explique que parfois l’UOIFparaisse insaisissable. Notre démarche s’appuie sur trois éléments : la fidélité aux principes de la religion (parce que nous estimons qu’on ne peut pas se revendiquer d’une tradition religieuse si on ne respecte pas ses fondements), une ouverture aux singularités de l’époque et enfin une prise en considération du contexte socioculturel dans lequel s’exprime la foi. Si des français parfois nous associent aux Frères Musulmans, cela tient sans doute au du fait que ceux-ci se rattachent à la même forme de pensée. Mais nous pensons que la réalité européenne est un peu différente de la réalité des musulmans du Proche et du Moyen Orient : nous vivons en minorité dans un contexte culturel et religieux différent, dont nous devons tenir compte. Sur le plan financier, le système est décentralisé. La fédération gère son administration de manière centrale, très limitée, grâce aux cotisations des associations, lesquelles disposent d’un budget autonome et peuvent collecter des dons, parfois même des aides extérieures de mécènes. Cependant, nous ne recevons pas d’aides des Etatsétrangers.

 

Pour quelles raisons l’islam a-t-il tant de difficultés à s’organiser ?

 

Nous avons gelé notre participation au CFCM mais en tant qu’organisationcofondatrice, nous ne l’avons pas quitté. Les difficultés résultent des ingérences politiques, à la fois extérieures et intérieures. D’une part, des Etats ont fait de la question de la représentation un enjeu politique et voulu, à travers leur communauté, l’Algérie, et le Maroc et, dans une moindre mesure, la Turquie. D’autre part, un certain nombre de responsables politiques français ont cherché, de manière officieuse et indirecte, à s’impliquer dans notre organisation commune. C’est cela qui malheureusement nous a divisés, alors qu’il n’y a pas de divergences théologiques et idéologiques entre nous. L’alternance politique en France change la donne : les dirigeants politiques paraissent vouloir laisser les musulmans s’organiser entre eux. Aujourd’hui, nous espérons passer à une étape supérieure pour parvenir à un meilleur rassemblement.

 

La laïcité se pense-t-elle à l’intérieur de l’islam ?

 

Le paradigme est différent. Pour nous, il est clair que nous sommes pour la une laïcité d’ouverture, d’égalité et de neutralité. Mais si on prend le principe de la laïcité dans le monde musulman, la problématique est un peu différente, Comme l’ont déjà démontré des écrits et des essais. On parle d’une religion qui représente un mode de vie complet ce qui conduit les gens à dire, en raccourci, que l’islam ne fait pas la différence entre le spirituel et le temporel. Je nuancerai ce point de vue. Quandl’islam intervient sur des questions d’ordre économique, social et politique, il ne le fait pas en définissant des normes strictes mais des valeurs. Le pouvoir est humain, nul ne peut représenter Dieu sur terre. Aussi, les dirigeants politiques doivent être élus, choisis. D’ailleurs les musulmans soulignent bien que la consultation est tout à fait compatible avec la démocratie. Vous remarquerez au passage, qu’à l’occasion de ce que l’on appelle le « printemps arabe », que des partis politiques musulmans émergent et qu’ils n’ont aucun problème avec la démocratie- ils peuvent être comparés à la démocratie chrétienne. Nous ne sommes donc pas favorables à un pouvoir religieux. Mais cela ne nous interdit pas de rappeler les valeurs auxquelles nous sommes attachés. Même l’occident débat sur les rapports entre la politique et la morale, la place des valeurs dans la vie politique. L’islam y apporte sa contribution.

 

Manuel Valls, le ministre de l’intérieur et des cultes, s’est clairement prononcé contre le voile et la burqa dans les espaces publics. Quelle est votre conviction à ce sujet ?

 

Il y a la position théologique ou religieuse et la position de principe. Théologiquement, nous ne sommes pas favorables au fait que la femme cache son visage, ce qui est une attitude très minoritaire dans l’islam. Nous demandons à la femme de respecter une certaine norme inspirée par l’islam, mais d’avancer à visage découvert. Maintenant sur les principes des droits de l’Homme, nous avons exprimé notre désaccord avec la loi interdisant la burqa. Nous pensons en effet que, même si nous ne sommes pas d’accord avec le comportement des uns et des autres, tant que les lois sont respectées, nous devons privilégier la liberté religieuse individuelle. Ce n’est pas à la laïcité que de dire ce qui est correct ou pas dans le domaine religieux, mais aux représentants des courants spirituels.

 

Nous aimerions entendre davantage la voix des musulmans français pour défendre les chrétiens d’Orient.

 

Sur le principe, nous sommes pour la liberté. Maintenant, nous n’avons pas toujours tous les éléments pour comprendre la réalité de certains pays. Quand on enseigne la vie du prophète, on dit rappel que la première société de Médine, qui est, aux yeux des musulmans, la société modèle dans l’Histoire, était fondée sur trois éléments : l’existence de la mosquée, un le pacte d’accueil des immigrants et les droits des autres communautés- notamment les juifs. Il peut y avoir eu des manquements, puisque l’histoire de l’islam est aussi l’histoire des hommes, mais nous n’avons aucun mal à les condamner.

 

Certes, mais des savants soulignent que la constitution de la Mecque, plus sévère à l’égard des autres courants religieux, prévaut sur celle de Médine.

 

C’est une question religieuse : la Mecque est un lieu sacré, comparable au Vatican. On ne peut donc pas imaginer que dans l’enceinte de cet espace, plusieurs religions soient présentes. Encore une fois, cela ne justifie pas l’interdiction des autres courants spirituels. 

 

Que faites vous pour lutter contre l’antisémitisme, dont on sait qu’il traverse la communauté musulmane ?

 

A mon avis, je pense qu’il s’agit de réactions qui ne représentent pas la communauté dans son ensemble. Nous rappelons toujours les principes, c’est à dire que dans le Coran, quand on parle des peuples des Livres, on parle à la fois des chrétiens et des juifs. La foi et le dogme affirment la reconnaissance de l’autre. Nous sommes amenés à croire en tous les messagers, sans distinction, et aux Livres tels qu’ils ont été révélés. D’ailleurs sur un strict plan théologique, les musulmans sont plus proches des juifs que des chrétiens, donc il ne devrait pas y avoir de problèmes entre nous. Mais j’observe parfois une certaine confusion entre la position religieuse et les considérations politiques. Nous avons une responsabilité quotidienne avec les fidèles. Nous-mêmes, nous avons dits à différentes reprises que nous voulons épargner à la France les répercutions du conflit israélo-palestinien. Je suis bien obligé de constater que ce n’est pas toujours le cas de tous, notamment quand des responsables des instituions juives défendent la politique israélienne et qu’ils nous accusent d’antisémitisme au nom du fait que nous critiquons la politique israélienne. Cela n’aide pas. Il faut qu’Israël soit critiquable dans sa politique. Sinon, cela donne l’impression qu’il y a des causes intouchables. Nous estimons que le traitement dont la cause palestinienne fait l’objet dans l’opinion publique est inégal. Il faut dire que dans la réalité, les palestiniens souffrent d’un certain nombre d’injustices et que les musulmans de France sont touchés par cette inégalité. 

 

Comment la République devrait-elle, selon vous, lutter contre l’extrémisme musulman ?

 

Nous avons toujours dit que le terrorisme et la violence n’ont pas de religion. C’est à l’Etat de faire respecter la loi. Sur le plan religieux, notre responsabilité consiste à rappeler que l’islam est hostile, opposé à la violence et au terrorisme. Hélas, il existe des gens qui ont une vision différente. Dans l’ensemble, nous parvenons à faire passer ce message, puisque la très grande majorité des musulmans de France condamnent la violence. Pour prendre un exemple récent : bien que blessés par les caricatures, nous avons su garder notre calme et quand l’ambassadeur des Etats Unis en Lybie a été assassiné, nous avons clairement condamné le crime.

 

Comment réagissez-vous quand on assimile les musulmans au terrorisme ?

 

On se sent stigmatisé et on se demande comment faire pour donner une autre image, pour faire connaître le « vrai » islam, que nous pratiquons tous les jours. Il suffit qu’un individu isolé commette un crime pour que tout soit remis en question. Cela me désole d’autant plus que cela joue en faveur des extrêmes qui ne croient pas en la pensée ouverte et qui nous disent souvent que : « quels que soient les efforts que vous allez fournir, vous serez toujours stigmatisés ». Je constate avec plaisir que le discours tenu par le nouveau gouvernement est plus nuancé et qu’il refuse de manière explicite toutes les formes d’amalgames. Les gens se sentent mieux compris et rassurés.

 

Quelle est la position de l’UOIF à l’égard du mariage des homosexuels ?

 

L’islam n’est pas différent des autres religions. Il croit d’abord aux valeurs de la famille, que nous comprenons comme l’union, par le mariage, d’un homme et d’une femme. Maintenant, il y a la liberté de chacun de voir les choses comme il le souhaite et de se comporter comme il le désire. Nous ne sommes pas opposés aux libertés individuelles. Faut-il légiférer pour garantir cette liberté ? Cette question fait débat. Je redoute que la loi proposée ne prenne le risque encore un peu plus les familles, qui sont déjà fragiles.

 

Quand quelqu’un arrive et vous dit, j’aime Dieu et je suis homosexuel, que lui répondez-vous ?

 

Cela dépend de ce que cette personne attend de moi. S’il veut savoir ce que pense la religion de l’homosexualité, je suis tenu de lui donner l’avis religieux, faute de quoi je manque à la fidélité de mes convictions. Si la personne exprime à travers cette question son malaise ou son malheur, je dois l’aider, non pas compliquer sa vie.

 

Interview parue dans « Réforme »

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